Le Cheval d’EspagneA M. de Saint-Lambert.On court bien loin pour chercher le bonheur ;A sa poursuite en vain l’on se tourmente :C’est près de nous, dans notre propre cœur,Que le plaça la nature prudente.Ô Saint-Lambert ! qui le sait mieux que toi ?Toi qui vécus dans les camps, à la ville,Près de Voltaire, à la cour d’un grand roi,Tu quittas tout pour un champêtre asyle.Là, méditant sous des ombrages frais,Tu sais goûter ces biens, ces plaisirs vrais,Que tu chantas sur le luth de Virgile :Là, loin d’un monde ennuyeux et pervers,Tes jours sont purs, ton sommeil est tranquille ;Et la nature, autour de toi fertile,Te fait jouir de ses trésors divers,Pour te payer tes soins et tes beaux vers. Voilà, voilà le bonheur véritable.En attendant que j’en puisse jouir,Je veux au moins prouver dans une fableQue ces vrais biens s’attrapent sans courir. Certain coursier né dans l’AndalousieFut élevé chez un riche fermier ;Jamais cheval de prince ou de guerrier,Ni même ceux qui vivoient d’ambrosie,N’eurent un sort plus fortuné, plus doux.Tous dans la ferme aimoient notre andaloux,Tous pour le voir alloient à l’écurieVingt fois le jour ; et ce coursier chériD’un vœu commun fut nommé Favori. Favori donc avoit de la litiereJusqu’aux jarrets, et dans son râtelierLe meilleur foin qui fût dans le grenier.Soir et matin les fils de la fermiere,Encore enfants, ménageoient de leur painPour l’andaloux ; et lorsque dans leur mainLe beau cheval avoit daigné le prendre,C’étoient des cris, des transports de plaisir ;Tous lui donnoient le baiser le plus tendre :Dans la prairie ils le menoient courir ;Et le plus grand de la petite troupe,Aidé par tous, arrivoit sur sa croupe :Là, satisfait, et d’un air triomphant,Des pieds, des mains, il pressoit sa monture ;Et Favori modéroit son allure,Craignant toujours de jetter bas l’enfant. De Favori ce fut là tout l’ouvragePendant long-temps : mais quand il vint à l’âgeDe trente mois, la femme du fermierLe prit pour elle ; et notre cavaliere,En un fauteuil sise sur le coursier,La bride en main, dans l’autre la croupiere,Les pieds posés sur un même étrier,Alloit, trottoit au marché faire emplette,Chez ses voisins acquitter une dette,Ou visiter son pere déjà vieux.A son retour, notre bonne SanchetteAccommodoit Favori de son mieux,Et lui doubloit l’avoine et les caresses. Plus on grandit, plus on devient vaurien.Ce Favori que l’on traitoit si bien,Ce cher objet de si douces tendresses,Fut un ingrat ; et quand il eut quatre ans,Il s’indigna dans le fond de son ameD’être toujours monté par une femme :Est-ce donc là, disoit-il dans ses dents,Le noble emploi d’un coursier d’Ibérie ?Avec des bœufs j’habite l’écurieD’une fermiere, et frémis de courrouxQuand on me voit, comme un ânon docile,Au petit trot cheminer vers la ville,Ayant pour charge une femme et des choux.Non, je ne puis souffrir cette infamie,Je suis né fier ; et, dussé-je périr,Je prétends bien dans peu m’en affranchir.Orgueil ! orgueil ! c’est par toi qu’on oublieVertus, devoirs ; par toi tout a péri :Tu perdis l’homme, et perdis Favori. Un beau matin que la bonne Sanchette,Selon l’usage, alloit toute seuletteVendre au marché les fruits de son jardin,Elle eut besoin, je ne sais pour quoi faire,De s’arrêter un moment en chemin.D’un saut léger elle est bientôt à terre :Mais le bridon échappe de sa main ;Et Favori s’en apperçoit à peine,Qu’au même instant, s’élançant dans la plaine,Il casse, brise et disperse dans l’airEt charge et selle et harnois et croupiere,Des quatre pieds fait voler la poussiere,Et disparoît aussi prompt que l’éclair. Las ! que devint notre bonne Sanchette ?Dans sa surprise elle resta muette,Suivit long-temps des yeux le beau coursier,Et puis pleura, puis retourna chez elle,Et raconta cette affreuse nouvelle.Tout fut en deuil chez le triste fermier ;De Favori tous regrettent la perte ;Enfants, valets, vont à la découverteDans les hameaux, dans chaque bourg voisin :L’avez-vous vu des coursiers le modèle,Le plus aimé, le plus beau ? C’est en vain ;De Favori nul ne sait de nouvelle ;Il est perdu. Sanchette soupira,Et dit tout bas : Peut-être il reviendra. En attendant, Favori ventre à terreGalope et fuit sans perdre un seul moment.Il apperçoit bientôt un régimentDe cavaliers qui marchoit à la guerre ;Hommes, chevaux, par leur air belliqueux,Par leur fierté, leur armure brillante,Dans tous les cœurs répandent l’épouvante,Ou le désir de combattre auprès d’eux.A cet aspect notre coursier s’arrête ;Il sent dresser tous ses crins ondoyants,Et, l’œil en feu, les naseaux tout fumants,Fixe, immobile, écoute la trompette :Puis tout-à-coup, frappant la terre et l’air,Il bondit, vole à travers la prairie,Arrive auprès de la cavalerie,S’ébroue, hennit, et jettant un œil fierSur ces guerriers enfants de la victoire,Il semble dire : Et j’aime aussi la gloire. Le colonel, qui voit ce beau coursier,Veut s’en saisir ; il vient avec adresseAuprès de lui, le flatte, le caresse,Et par un frein en fait son prisonnier.A l’instant même une peau de panthèreAux griffes d’or tombantes jusqu’à terreCouvre le dos du superbe animal,Un plumet rouge orne sa tête altiere,Et cent rubans tressés dans sa criniereLui donnent l’air coquet et martial.Sur Favori le colonel s’élance,Presse les flancs du coursier généreux ;Et Favori, dans son impatience,Mordant son frein, fier du poids glorieux,Vole à travers les escadrons poudreux. Voilà, voilà, disoit-il en lui-même,Le noble emploi pour lequel je suis né !Vivre en repos, c’est vivre infortuné ;Gloire et périls sont le bonheur suprême.Sous ce harnois que je dois être beau !Je voudrois bien, dans le crystal de l’eau,Me voir passer, voir ma mine guerriere.Pour être heureux, ma foi, vive la guerre ! Comme il parloit, le chef du régimentReçoit l’avis qu’une troupe ennemieDoit dans la nuit l’attaquer brusquement.Tout aussitôt une garde choisieEst disposée autour du logement :Le colonel la commande lui-même ;Et Favori, dont la joie est extrêmeDe voir qu’on est menacé d’un danger,Passe la nuit sans dormir ni manger.Qu’importe ? il est soutenu par le zele.Point d’ennemis, voilà son seul chagrin.Mais tout-à-coup arrive le matinUn officier qui porte la nouvelleQue la bataille est pour le lendemain.Le colonel veut être de la fête ;L’armée est loin, mais jamais rien n’arrêteLorsque la gloire est au bout du chemin :On part, on veut arriver pour l’aurore.Toujours à jeun Favori néanmoinsNe se plaint pas, mais il saute un peu moins.Le jour se passe, il faut marcher encoreToute la nuit ; et Favori renduFait un soupir : mais l’amour de la gloire,Et le désir de vivre dans l’histoire,Et l’éperon, réveillent sa vertu.Il marche, il va, se soutenant à peine,Quand, vers minuit, d’une forêt prochaineUn gros parti fond sur le régiment.On veut se battre : hélas ! c’est vainement ;Nos cavaliers, harassés de la route,Sont enfoncés, tués, mis en déroute ;Et dans le choc Favori tout sanglant,Couvert de coups, deux balles dans le flanc,Parmi les morts resté sur la poussiere,Ne voyoit plus qu’un reste de lumiere :Ah ! disoit-il, je le mérite bien ;J’ai fait un crime, il faut que je l’expie :Je fus ingrat, il m’en coûte la vie ;C’étoit trop juste : et ce n’est pas le bienQue Favori dans ce moment regrette ;Ce n’est que vous, ô ma chere Sanchette.Disant ces mots, il perd tout sentiment ;Et l’ennemi, vainqueur dans ce moment,Bien résolu de n’épargner personne,Le glaive au poing poursuivant les fuyards,Pille, massacre, et bientôt abandonneCe champ couvert de cadavres épars. Le lendemain de cet affreux carnage,Certain meunier, dans la plaine passant,Vit Favori sur la terre gisant ;Il respiroit ; le meunier le soulage,Clopin clopant le mene à son village,Prend soin de lui, le panse, le nourrit,Pour abréger en un mot, le guérit.Mais prétendant se payer de sa peine,Il veut user de son convalescent ;Chargé de sacs, sous le poids gémissant,Dix fois le jour il le mene et rameneDans les marchés, au village, au moulin,Le suit de près un bâton à la main ;Et ce bâton, fait d’une double épine,De Favori vient chatouiller l’échinePour peu qu’il bronche ou s’amuse en chemin. Ce fut alors qu’il regretta Sanchette.Mais la frayeur rend sa douleur muette ;Brisé de coups, il n’ose pas gémir :L’excès des maux l’abrutit et l’accable,Et, se croyant pour toujours misérable,Il ne demande au ciel que de mourir. Notre coursier, dégoûté de la vie,Vivoit toujours, sans trop savoir pourquoi ;Quand, un matin, un écuyer du roi,Qui parcouroit toute l’AndalousiePour remonter la royale écurie,Vit Favori, de plusieurs sacs chargé,Par le bâton au moulin dirigé,Et conservant sous ce triste équipageCe coup-d’œil noble et cet air de grandeurD’un roi vaincu cédant à son malheur,Ou d’un héros réduit en esclavage.Bon connoisseur étoit cet écuyer ;De Favori s’approchant davantage,Il l’examine, et demande au meunierCombien il veut de ce jeune coursier :L’accord se fait ; aussitôt on délivreDe son fardeau notre bel animal ;Son nouveau maître à l’instant s’en fait suivre,Et le conduit vers le palais royal. Oh ! pour le coup, se disoit à lui-mêmeNotre héros, la fortune est pour moi :Plus de chagrins, je suis cheval du roi.Cheval du roi, c’est le bonheur suprême :Je n’aurai plus qu’à manger et dormir,De temps en temps à la chasse courir,Sans me lasser, et, gras comme un chanoine,A mon retour choisir l’orge ou l’avoineQue mes valets viendront vanner, je croi,Avec grand soin pour le cheval du roi. Ainsi parlant, il entre à l’écurie.Tout lui promet le bonheur qu’il attend :De peur du froid, sur son corps l’on étendUn drap marqué des armes d’Ibérie ;On le caresse, et sa creche est remplieD’orge et de son ; il est pansé, lavé,Deux fois le jour ; le soir, sur le pavéLitiere fraîche ; et cette douce vieLui rend bientôt son éclat, sa beauté,Son poil luisant, sa croupe rebondie,Et son œil vif, et même sa gaîté. Il fut heureux pendant une quinzaine.Il possédoit tous les biens à souhait ;Mais un seul point lui faisoit de la peine,C’est que le roi jamais ne le montoit.Nul écuyer n’auroit eu cette audace ;Et leur respect pour monsieur FavoriFait qu’avec soin il est choyé, nourri,Mais que toujours il reste en même place. Tant de respect lui devient ennuyeux ;Ce long repos, à sa santé contraire,Le rend malade et triste et soucieux,En peu de temps change son caractère :Ce qu’il aimoit lui devient odieux ;Plus d’appétit, rien qui puisse lui plaire ;Un froid dégoût s’empare de son cœur,Plus de désir, partant plus de bonheur.Ah ! disoit-il, que tout ceci m’éclaire !Gloire, grandeur, vous qui m’avez séduit,Vous n’êtes rien qu’une erreur mensongere,Un feu follet qui brûle et qui s’enfuit :Si le bonheur habite sur la terre,Il vous évite autant que la misere ;Il va cherchant la médiocrité,C’est là qu’il loge ; et sa sœur et son frereSont le travail et la douce gaîté.Ils sont chez vous, ô ma bonne Sanchette ;Plus que jamais Favori vous regrette. Notre cheval ainsi philosophantEst fort surpris de voir qu’on lui prépareSelle et bridon du travail le plus rare :Le fils du roi, le jeune et noble infant,Ce même jour doit faire son entrée ;Et Favori, qui sera son coursier,Porte un harnois digne du cavalier.D’or et d’azur sa housse est diaprée,De beaux saphirs sa bride est entourée,Et d’argent pur est fait chaque étrier. Notre héros dans ce bel équipageDe tant d’honneurs n’a pas l’esprit tourné,Il commençoit à devenir fort sage. L’infant sur lui doucement promené,Suivi des siens, entouré de la foule,Vers son palais à grand’peine s’écoule,Quand Favori, qui ne songeoit à rien,Voit une femme, et tout-à-coup s’arrête,Dresse l’oreille en relevant la tête,Et reconnoît... vous le devinez bien ?...Qui donc ?.. Sanchette... Ô moment plein de charmes !Il court vers elle, il hennit de plaisir ;De ses deux yeux tombent deux grosses larmes,Larmes d’amour et de vrai repentir.Tout comme lui la sensible SanchettePleure de joie ; et notre jeune infant,Surpris, touché, veut qu’au même momentDe Favori l’histoire lui soit faite.Sanchette alors raconte en peu de motsQue Favori fut élevé chez elle ;Puis elle dit, non sans quelques sanglots,Quand et comment il devint infidele.De ce récit le prince est attendri :Tenez, dit-il, je vous rends Favori,Il est à vous avec son équipage ;Montez dessus, retournez au village :A pied j’irai jusqu’au palais royal,Sans que ma fête en soit moins honorée ;Car j’ai bien mieux signalé mon entréePar un bienfait que par un beau cheval.Il dit, descend, et ne veut rien entendre.Sanchette alors monta, sans plus attendre,Sur Favori, qui, content désormais,Gagna la ferme, et n’en sortit jamais.