Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue
Cette scène terrible où Noun à demi nue
Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raymond ?
Qui donc te la dictait, cette page brûlante
Où l’amour cherche en vain d’une main palpitante
Le fantôme adoré de son illusion ?
En as-tu dans le cœur la triste expérience ?
Ce qu’éprouve Raymond, te le rappellais-tu ?
Et tous ces sentiments d’une vague souffrance,
Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d’un vide immense,
As-tu rêvé cela, George, ou l’as-tu connu ?
N’est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse
Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
Croyant que le bonheur c’est une nuit d’ivresse
Et que la volupté, c’est le parfum des fleurs ?
Et cet être divin, cette femme angélique
Que dans l’air embaumé Raymond voit voltiger,
Cette frêle Indiana dont la forme magique
Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
Ô George ! n’est-ce pas la pâle fiancée
Dont l’Ange du désir est l’immortel amant ?
N’est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée
Qui sur tous les amours plane éternellement ?
Ah, malheur à celui qui lui livre son âme !
Qui couvre de baisers sur le corps d’une femme
Le fantôme d’une autre, et qui, sur la beauté.
Veut boire l’idéal dans la réalité !
Malheur à l’imprudent qui, lorsque Noun l’embrasse
Peut penser autre chose en entrant dans son lit,
Sinon que Noun est belle et que le Temps qui passe,
A compté sur ses doigts les heures de la nuit !
Demain viendra le jour, demain, désabusée,
Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,
Rejoindra sous les eaux l’ombre d’Ophélia.
Elle abandonnera celui qui la méprise ;
Et le cœur orgueilleux qui ne l’a pas comprise
Aimera l’autre en vain – n’est-ce pas, Lélia ?
24 juin 1833.
