L’heure avance où je vais mourirAir : du vaudeville de la soirée orageuse.L’heure avance où je vais mourir,L’heure sonne & la mort m’appelle ;Je n’ai point de lâches desirs,Je ne fuirai point devant elle ;Je meurs plein de foi, plein d’honneur :Mais je laisse ma douce amieDans le veuvage & la douleur ;Ah ! je dois regretter la vie.Demain, mes yeux inanimésNe s’ouvriront plus sur tes charmes ;Tes beaux yeux à l’amour fermésDemain seront noyés de larmes.La mort glacera cette mainQui m’unit à ma douce amie ;Je ne vivrai plus sur ton sein,Ah ! je dois regretter la vie.Si dix ans j’ai fait ton bonheur,Garde de briser mon ouvrage ;Donne un moment à la douleur,Consacre au plaisir ton bel âge.Qu’un heureux époux, à son tour,Vienne rendre à ma douce amieDes jours de paix, des nuits d’amour ;Je ne regrette plus la vie.Je revolerai près de toiDes lieux où la vertu sommeille ;Je ferai marcher devant moiUn songe heureux qui te réveille.Ah ! puisse encor la voluptéRamener à ma douce amie,L’amour au sein de la beauté,Je ne regrette plus la vie.Si le coup qui m’attend demainN’enlève pas ma tendre mère ;Si l’âge, l’ennui, le chagrinN’accablent point mon triste père ;Ne les fuis pas dans ta douleur,Reste à leur sort toujours unie ;Qu’ils me retrouvent dans ton cœur,Ils aimeront encore la vie.Je vais vous quitter pour jamais ;Adieu plaisirs, joyeuse vie,Propos libertins & vins fraisQu’avec quelque peine j’oublie !Mais j’ai mon passeport : demainJe prends la charette anodine,Et vais porter mon front sereinSous la faulx de la guillotine.Mes tristes & chers compagnons,Ne pleurez point mon infortune :C’est dans le siècle où nous vivonsUne misère trop commune.Dans vos gaîtés, dans vos ébats,Buvant, criant, fesant tempête,Mes amis, ne m’avez-vous pasFait quelquefois perdre la tête ?Quand, au milieu de tout Paris,Par ordre de Fouquier Tainville,On me roule à travers les risDu peuple étourdi de la ville,Qui croit que de sa libertéMa mort assure la conquête ;Qu’est-ce autre chose, en vérité,Que d’aller perdre encore la tête.